J’ai souligné que la recherche création est récente et daterait, selon Diane Laurier, de la fin des années 19901). Il n’est donc pas étonnant que cette association inédite fasse encore débat. Si les auteurs sont d’accord avec le fait que le chercheur y est logiquement un artiste, il semble exister plusieurs visées, plusieurs définitions et plusieurs approches méthodologiques possibles. Cette controverse a constitué une vraie difficulté pour moi. Il m’apparaît donc important de bien clarifier comment je définis cette recherche création.

J’ai expliqué dans l’introduction générale quels étaient ma formation et mon parcours artistique avant la thèse. Je n’en reprendrai pas le détail. Je rappellerai juste que j’aborde cette recherche création après voir obtenu un diplôme d’art (D.N.S.E.P., École supérieure d’art d’Aix-en-Provence) et un diplôme d’université (D.E.A. en Art numérique de Poitiers - Angoulême) et après douze ans de création en Art numérique. Cela signifie que je l’entreprends comme un artiste engagé, avec un certain parcours semé de tâtonnements, de questionnements empiriques, d’expérimentations et de productions.

On a vu que cette expérience artistique longue et diversifiée explique ma motivation de chercheur et conditionne la façon dont je me situe dans cette recherche. À la sortie du D.E.A., une recherche création se serait sans doute limitée à une recherche sur une « œuvre en train de se faire. »2) Mais au stade actuel de mon travail, il m’est apparu indispensable de saisir non seulement une expérimentation présente, mais aussi toute mon expérience passée, référant ainsi surtout à deux visées habituelles de la recherche création décrites par Gosselin3). Car pour lui, parmi toutes les possibilités qui s’offrent à eux, les chercheurs créateurs cherchent à : - « se saisir eux-mêmes comme praticiens […], formuler, à l’extérieur d’eux-mêmes, […] les dimensions essentielles de leur pratique » ou plus précisément « saisir leurs processus, la dynamique d’ensemble de leur pratique et/ou un aspect essentiel de leur pratique. »4) Cela correspond ici, pour moi, à un désir de recul pour situer mon travail dans une histoire personnelle et sociale. Mon intention est donc de tenter une mise en perspective critique de mes œuvres passées. Puis de mener une recherche sur mes « œuvres en train de se faire », au sens de Passeron5). La réflexivité de ce processus interne (la clarification et l’analyse) et la réflexivité externe (le regard de mes pairs) visant à envisager avec plus de discernement et de maturité mes œuvres futures. Je reviendrai sur ce double parti pris « œuvres passées / œuvres présentes », car il va conditionner fortement ma façon de définir et d’organiser ma recherche création.

  1. « articuler les différents sujets et réflexions qui s’expriment dans leur pratique artistique »6).

En effet, les différents travaux que j’ai réalisés ou ceux en cours de création renvoient à de nombreuses tentatives et à beaucoup de rencontres (par exemple, avec d’autres artistes ou encore avec le public de mes œuvres). Ceci m’a amené à me poser de nouvelles questions et m’a conduit souvent sur des terrains nouveaux. Cette recherche création est donc pour moi une opportunité, celle de relier toutes ces étapes et de leur donner du sens. On verra, d’ailleurs, que ma pratique passée est le point de départ principal pour construire mon hypothèse générale. Et que les questionnements empiriques issus de cette pratique vont me permettre de délimiter les notions à approfondir pour bâtir un cadre théorique d’analyse.

Ce faisant l’hypothèse de la filiation de mon travail artistique avec le remix rend nécessaire de faire une mise en perspective théorique et critique du remix numérique. Cela m’amène à approcher une troisième visée repérée aussi par Gosselin7), dans laquelle les chercheurs créateurs cherchent à « transmettre un savoir parallèlement à leur pratique ». Je remarquerai que cette visée est centrale dans les recherches scientifiques classiques. Il n’est donc pas étonnant qu’elle soit affirmée dans la définition de la recherche création donnée par l’institution universitaire. On peut lire, par exemple, sur le site Internet du laboratoire Cerap de l’université Paris 1, que : « La posture de recherche en arts plastiques, à travers l’expérience du trajet créateur, vise à l’accroissement et à la précision de savoirs, transmissibles et validables, apportant un gain cognitif pour la discipline. ».8)

Mon intention de donner du sens à ma pratique explique sans doute le fait que je suis pour l’instant moins concerné par une autre visée relevée par Gosselin et Laurier9). Celle où le chercheur créateur a pour but de disserter à partir de son point de vue d’artiste sur de nombreux sujets (en rapport, le plus souvent, avec la philosophie, la psychanalyse, la sociologie) qui ne relèvent pas exclusivement de sa pratique artistique.

Enfin, j’ajouterai que j’ai aussi des raisons plus personnelles. J’ai gardé en tête le choix que j’ai dû faire entre la recherche ou la création à la sortie de mon master recherche. Et je ressens le besoin d’une critique constructive de mon travail artistique qui n’apparaît pas seulement « par la rencontre avec un public ou le monde professionnel de l’art, mais grâce à la consultation réflexive de mes pairs ».10)

Mais, quelles que soient ses finalités, le chercheur créateur n’échappe pas à cette difficile question : qu’est-ce qu’une recherche création ? Beaucoup d’auteurs, à l’instar de Gosselin, s’entendent pour définir la recherche création comme une recherche à caractère autopoïétique. En référence à Passeron, il entend la démarche autopoïétique comme une analyse des processus de création de sa propre pratique11). Elle porte sur les rapports entre l’œuvre et l’artiste et sur l’art en train de se faire. Mais elle est réalisée par l’artiste lui-même et tire parti de l’immersion du chercheur dans sa pratique artistique.

Pour autant, le chercheur créateur est soumis à une double exigence qui est pour lui très difficile à concilier. Le Cerap la résume ainsi : « Faire une thèse en arts plastiques nécessite […] toujours une double position, de portée équivalente, dont les objectifs ne se confondent pas. Une position de création et une position de recherche »12). C’est ce qui rend difficile la posture du chercheur créateur et qui suscite de nombreux débats à la fois théoriques et pratiques. Soit ces deux positions semblent séparées et la question réside alors dans leur capacité à ne pas se juxtaposer, mais à s’articuler, à s’entrecroiser, comme le propose Lancri : « une thèse en art plastique a ceci d’originalité d’entrecroiser une production plastique et une production textuelle […], chacune de ces productions s’érige en toise de l’autre […]. Aussi, est-ce toujours à l’aune de l’autre que l’on se doit chaque fois de juger l’une d’entre elles »13). Soit les frontières sont plus floues, les processus de création étant aussi associés par beaucoup à une recherche (voire à une recherche sur soi14)) et à des procédures qui renvoient à la rigueur, l’exploration, le questionnement, l’expérience : des démarches similaires à celles d’un scientifique. La posture artistique domine ici. La recherche y serait la qualité intrinsèque de la création et la recherche création, un endroit pour l’exprimer davantage.

On peut alors se demander comment l’artiste et le chercheur peuvent cohabiter dans une même personne ? Cela semble difficile. D’une part, car ils n’entendent pas la connaissance de la même façon et n’en font pas le même usage. « L’artiste éprouve souvent le sentiment d’accéder à un type particulier de connaissance […]. Toutefois, en créant, il ne cherche pas nécessairement à saisir et à traduire cette connaissance qui émerge soudainement dans sa conscience. Ces émergences qualifient pour ainsi dire sa pratique de création »15). D’autre part, parce que la question de la distanciation de celui qui fait la recherche reste entière dans une recherche création ouvertement autopoïétique. Même si les sciences humaines et sociales ont depuis longtemps admis l’impossibilité de la stricte neutralité du chercheur, il reste entendu que le chercheur doive tendre vers une objectivité pour justifier une démarche scientifique, quitte à construire une méthodologie en cours de recherche. Par ailleurs, on a vu aussi que l’une des principales motivations du créateur chercheur est de prendre un recul critique sur son travail artistique. Une distanciation est donc attendue, là aussi. Mais comment l’objectivité peut-elle être saisie par un artiste, habitué à devoir s’affirmer comme sujet ? La recherche scientifique et donc la recherche création ne sont pas si naturelles que cela pour l’artiste. La recherche création nécessite « une méthode pour articuler le savoir émergeant d’un terrain où la pensée subjective expérientielle et les processus objectifs, conceptuels, collaborent, de façon particulière, différemment des autres pratiques professionnelles ».16)

Je retiendrai ici que la double posture du chercheur créateur engage à aborder d’une façon différente la question de la distanciation à l’objet de recherche ainsi que le rapport à la connaissance en train de se faire, plus précisément la relation à la théorisation et à la démonstration. Cela influe directement sur la façon d’envisager la thèse, son organisation et surtout sa méthodologie. Qui plus est, cela permet d’envisager une multitude de manières de faire une recherche création.

En tant qu’artiste, la tentation est grande pour moi de prendre le parti pris d’affirmer que « la création est recherche », de façon intrinsèque. Car il s’agit alors souvent de l’approcher de façon empirique, sur la base d’un discours analysant ce qui se passe entre le chercheur créateur et son œuvre en train de se faire. L’approche méthodologique au sens de la recherche scientifique est alors assez pauvre17) ou, au mieux, elle réinterprète, pour le compte du chercheur, les outils habituels de l’artiste (son journal, ses lectures, ses prises de note, ses rencontres lors d’événements, ses résidences, etc.). Plutôt que de choisir mon camp, j’aimerais proposer ici une alternative.


Article suivant : ii.Pour une double démarche de « recherche > création » et de « création > recherche »

Article précédent : ii.Les pratiques de mashup au cœur d’une évolution

1)
LAURIER, Diane et LAVOIE, Nathalie. Hors thème Le point de vue du chercheur-créateur sur la question méthodologique: une démarche allant de l’énonciation de ses représentations à sa compréhension [en ligne]. 2013, p. 3. [Consulté le 20 septembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.recherche-qualitative.qc.ca/documents/files/revue/edition_reguliere/numero32(2)/rq-32-2-laurier-lavoie.pdf.
2)
PASSERON, René. Pour une philosophie de la création. Paris : Klincksieck, Editions, 1989, p. 14. ISBN 978-2-252-02647-2.
3)
GOSSELIN, Pierre et LAURIER, Diane. Des repères pour la recherche en pratique artistique, in : D. laurier et P Gosselin (dir), Tactiques insolites : vers une méthodologie de recherche en pratique artistique. [S. l.] : Guerin Editeur Limitee, 1 janvier 2004, p. 2. ISBN 978-2-7601-6651-6.
4) , 9)
GOSSELIN, Pierre et LAURIER, Diane. op. cit.
5)
PASSERON, René. op. cit.
6)
JEAN, Marcel. Sens et pratique p.35-43. Dans : La recherche création, territoire d’innovation méthodologique ? [en ligne]. UQUAM, Montréal, Québec, 19 mars 2014, p. 32. [Consulté le 20 septembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.methodologiesrecherchecreation.uqam.ca/.
7)
Ibid.
8)
CERAP - Centre d’Etudes et de Recherches en Arts Plastiques - la recherche en arts plastiques [en ligne]. [s. d.]. [Consulté le 20 septembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://cerap.univ-paris1.fr/spip.php?article3.
10)
MAHÉ, Emmanuel. Doctorat « Sciences Arts Création & Recherche « : expérimentation ou modélisation ? Dans : La recherche création, territoire d’innovation méthodologique ? [en ligne]. UQUAM, Montréal, Québec, 19 mars 2014. [Consulté le 20 septembre 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.methodologiesrecherchecreation.uqam.ca/.
11)
GOSSELIN, Pierre, LE COGUIEC, Eric, COLLECTIF, et al. La recherche création : Pour une compréhension de la recherche en pratique artistique. Québec, Canada : Presses de l’Université du Québec, 1 décembre 2006, p. 25. ISBN 978-2-7605-1458-4.
12) , 14)
CERAP - Centre d’Etudes et de Recherches en Arts Plastiques - la recherche en arts plastiques. op. cit.
13)
LANCRI, Jean. Comment la nuit travaille les étoiles in : Pierre Gosselin et Eric Le Coguiec (dirs), La recherche création : pour une compréhension de la recherche en pratique artistique, colloque 11, 12 Mai 2004, 72ème congrès de l’ACFAS. Montréal, Québec, 2006, p. 11.
15)
GOSSELIN, Pierre, LE COGUIEC, Eric, COLLECTIF, et al. La recherche création : Pour une compréhension de la recherche en pratique artistique. Québec, Canada : Presses de l’Université du Québec, 1 décembre 2006, p. 23. ISBN 978-2-7605-1458-4.
16)
JEAN, Marcel. op. cit. p. 156
17)
Ibid.