Plagiairc cité au chapitre épistolaire de :

Abécédaire du Web – 2012
26 concepts pour comprendre la création sur Internet

Polyphonie, la voix chorale

Figure la plus courante sur le Web, la polyphonie permet de moduler les divers points de vue autour d’un thème ou d’un événement. Le récit s’y trouve fragmenté, éclaté par l’écriture hétérogène et les voix multiples qui s’expriment. La polyphonie joue de l’ouverture participative, du partage élargi et de la culture libre, sur la base de l’invitation (forum) ou encore de la récupération (détournement de textes à partir de divers sites).

Le site Plagiairc, discuter avec les mots des autres (2010), de Nicolas Boillot, est un logiciel de clavardage qui emprunte le flux de paroles qui déferle sur Facebook. Plagiairc est un « patchwork textuel », comme le mentionne l’artiste, au sein duquel la notion d’auteur se trouve dissolue. L’internaute y est invité à construire des phrases en sélectionnant sur l’écran des mots figurant dans une base de données. L’œuvre interroge le statut de toute déclaration publique donnée à lire en clavardage, où chaque phrase devient l’objet d’une longue série d’appropriations, menées par des auteurs anonymes, participant aussi du flux et de la citation.

Joannie Lalonde

Mobile Album International n°02 – Translation – 2012

 

Mobile est une revue bilingue franco-américaine, où une part de création rencontre une part de réflexion : elle rassemble dans des numéros thématiques des œuvres d’artistes internationaux, reproduites en couleur et précédées de courtes introduction ; des textes de théoriciens ou d’acteurs du monde artistique y font écho dans une seconde partie, en développant des perspectives esthétiques, historiques, philosophiques, sociologiques et politiques.

 

Mobile est publiée par Montagne Froide (dispositif de création dans les champs reliés de la chorégraphie, du texte, de la voix, de l’image, du son, de la machine).

Nicolas Boillot – Fragments, 64 pages – mai 2007

ISBN : 978-2-909717-54-8

Préface de Jacques Lafon

Il faut bien commencer, toujours. Tirer d’un trait la marge. Le geste est toujours brutal, biffer le bruit blanc.

 

Soit le tableau de Titien, Le supplice de Marsyas. Franck Stella remarque : « La peau d’un artiste déchu est entaillée, puis enlevée. Son corps est ouvertement profané pour révéler l’anatomie de la création picturale, plutôt que les détails de la souffrance humaine1. » Il faut d’atroces souffrances pour en arracher la peau, pour en saisir la visibilité. Voir un moment singulier de l’histoire de l’Art, une peinture, « une poésie » peinte avec la chair même de la peinture, un sujet qui est le corps même des poètes. La surface du tableau est comme si le peintre avait procédé non pas par rajouts mais par égratignures, éraflures, écorchures : ce qui donne une densité palpitante et brouillée qui participe à la brutalité de l’œuvre. La peinture est à cru.

 

La flûte perd devant la lyre, la modulation devant l’arpège, le souffle devant le pincement. En vérité Apollon triche et décide d’écorcher le silène. Marsyas devient un fleuve. Le dieu ne raye pas le poète sans voix d’un seul trait, mais, touche après touche, lambeau après lambeau, il éteint la modulation effrontée. Ce qui coule comme le temps est à présent fragmenté, partagé, comme le clapotement du fleuve d’Héraclite éparpille ses reflets.
Marsyas gagne aujourd’hui sur Apollon. Certes la flûte qu’Athéna avait rejetée s’est égarée dans la démesure d’un univers divisé dont le temps charrie la radio, la télévision. La modulation de fréquence ne déforme pas la figure, on peut encore parler, chanter et même y voir.

 

Je me souviens. D’un moment ou d’une chose ? C’est certain, la chose est bien là mais l’image de son coté s’esquive quand j’essaie de l’imaginer. Essayer encore de me souvenir en image et ne goûter qu’une lichette de la chose. C’est son dos qui manque à présent. La chose en image, je ne peux ni la tourner, ni la mouvoir. À chaque fois, une parcelle vient recouvrir celle qui la précède.

 

Voici maintenant une lyre qui lacère d’autres flux. Un vaisseau interstellaire (Star Trek) qui s’éloignerait de la Terre assez rapidement pour dépasser les ondes radio recevrait les émissions à l’envers comme en remontant le temps. Ces auditeurs remarqueraient alors indubitablement trois réalités : le temps s’écoule ; les messages radiophoniques aussi ; leurs consciences ont suivi le même flux que ces derniers. Les trois réalités sont synchronisées. Les téléspectateurs et les images de même.

 

On comprend bien le souci d’Apollon devant l’hubris du silène, rien de stable dans une conscience qui s’écoule. S’efforcer alors d’en relever chaque trait, toute trace qui reste sur la surface, toute cicatrice sur la peau : écorcher, déchirer, mettre à nu d’hypothétiques dessous pour se rappeler. Ainsi donc les flux divisés de la lyre publicitaire, ceux d’AmalgTV et ceux des autres projets de Nicolas Boillot ne sont pas des morceaux épars d’un objet que l’on pourrait restituer, un pied de marbre égaré permettant d’imaginer la statue d’Apollon mais plutôt celui, charmant qui permet à Poussin et à Porbus de voir la femme dans la peinture de Frenhofer2. C’est des brides, de même nature que les flux, leur peau et leur chair, et celles des consciences qui imaginent et qui écoutent. Ce qui surprend aussi : l’arrachement dégage encore des mouvements qui avaient effectivement échappé à notre attention. La beauté d’Apollon en est toute retournée.

 

Jacques Lafon, 2007

Architecte honoraire, docteur en esthétique, sciences et technologies des arts
Directeur du site d’Angoulême, École européenne supérieure de l’image.


1. Titien, Le supplice de Marsyas, v. 1570-1576, huile sur toile, 212 / 207 cm, Musée d’État, Kromeriz, Tchécoslovaquie.
Franck Stella, Champs d’Œuvre, édition française Herman, Paris, 1988, p. 102.
2. Honoré de Balzac, Le chef d’œuvre inconnu, 1831, publié en annexe de Georges Didi-Huberman, La peinture incarnée, Minuit, 1985.